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Saint-Bernard : le véritable rôle de ce géant dans l’histoire du sauvetage en montagne.

Par : Matoo 
& Patoo

Temps de lecture estimé : 5 mins

On connaît l’image : un énorme chien blanc et fauve, dans une tempête de neige, un tonnelet autour du cou, qui sauve des voyageurs perdus dans les Alpes.
Cette carte postale a fait le tour du monde. Mais derrière la légende, il y a une réalité beaucoup plus intéressante : celle d’un chien façonné par un environnement extrême, par des moines pragmatiques, et par plusieurs siècles d’histoire alpine.

Le Saint-Bernard n’est pas seulement “un gros chien gentil”.
C’est l’un des premiers chiens de travail spécialisés au monde, sélectionné pour une mission : sauver des vies dans un col où l’hiver pouvait être mortel.

Un col meurtrier, un hospice… et des chiens.

Le décor : le col du Grand-Saint-Bernard, à près de 2 500 m d’altitude, entre Suisse et Italie. Un passage stratégique, utilisé depuis l’époque romaine, mais réputé dangereux : brouillard, avalanches, crevasses, bandits.

Vers 1050, Bernard de Menthon, archidiacre d’Aoste, fonde un hospice pour accueillir et protéger les voyageurs. Des chanoines augustins y vivent à l’année, dans un environnement où l’hiver dure longtemps, et où sortir en montagne signifie prendre un risque réel.

Les chiens n’apparaissent pas tout de suite dans l’histoire. Les archives indiquent que les premiers chiens sont introduits à l’hospice entre 1660 et 1670, probablement offerts par des familles des vallées voisines.

Au départ, leur rôle est simple :
– garder l’hospice,
– dissuader les intrus,
– accompagner les chanoines lors de leurs sorties.

Mais très vite, les moines remarquent que ces chiens ont un potentiel bien plus grand que celui de simples gardiens.

D’un chien de garde à un chien de sauvetage :

Au XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles, les chiens de l’hospice sont souvent décrits comme des “Küherhund”, des chiens de vachers alpins : des chiens rustiques, solides, proches des anciens mâtins de montagne.

C’est sur cette base que les chanoines vont travailler.
Ils sélectionnent, de génération en génération, les chiens qui :

– supportent le froid longtemps,
– restent proches de l’homme en montagne,
– ont un flair remarquable,
– conservent un mental stable dans des conditions extrêmes.

Peu à peu, ils façonnent un type de chien capable d'ouvrir la trace dans la neige, de détecter des silhouettes ou des odeurs humaines dans la tourmente et de retrouver un chemin dans un paysage entièrement enseveli.

À la fin du XVIIIᵉ siècle, ces chiens sont déjà connus dans la région pour leurs capacités de sauvetage.

À quoi ressemblait le “vrai” Saint-Bernard de montagne ?

Le Saint-Bernard originel n’avait pas l’allure massivement lourde qu’on associe à la race aujourd’hui.
Les mesures de Barry, le Saint-Bernard le plus célèbre de l’hospice, montrent un chien bien plus léger : environ 40 kg, moins de 64 cm au garrot, avec une ossature forte mais fonctionnelle.

Pourquoi plus léger ?
Parce qu’en sauvetage, chaque kilo compte.
Un chien trop lourd s’enfonce dans la neige, fatigue vite et prend plus de risques dans les zones d’avalanches. Le Saint-Bernard d’origine était donc un chien de montagne athlétique, pas un géant de salon.

Autre détail intéressant :
les moines privilégiaient à l’origine le poil plutôt court. Un poil trop long retient la neige fondue, gèle, forme des glaçons et finit par frigorifier le chien.

Ce qui était recherché, ce n’était pas l’esthétique, c’était l’efficacité.

Comment travaillaient les Saint-Bernard sur le terrain ?

Pendant près de deux siècles, les chiens ont accompagné les chanoines dans leurs patrouilles sur le col. On estime que, sur cette période, ils ont contribué à sauver environ 2 000 personnes : pèlerins, marchands, soldats, voyageurs perdus.

Leur travail s’organisait en plusieurs temps :

  1. Patrouille.
    Les moines partaient en groupe avec les chiens, surtout après les tempêtes ou lorsque le temps se dégradait.
    Les chiens marchaient en tête, ouvraient le chemin dans la neige et détectaient les zones instables.
  2. Détection.
    Le flair des Saint-Bernard leur permettait de repérer une odeur humaine portée par le vent, une zone où la neige avait été récemment déplacée, une forme à peine visible sous la poudreuse.
  3. Intervention.
    Les chiens creusaient ou grattaient la neige pour signaler une présence.
    Dans certains cas, ils restaient auprès de la personne, la réchauffaient de leur corps, pendant que les moines partaient chercher des renforts ou le brancard.

Le Saint-Bernard n’était donc pas un “soliste héroïque”, mais le membre d’une petite équipe de secours, parfaitement rodée.

Barry, le chien qui a sauvé plus de 40 vies :

Dans cette histoire, un nom revient systématiquement : Barry.
Dans les années 1800, il est devenu le symbole du Saint-Bernard de montagne. On lui attribue le sauvetage de plus de 40 personnes au cours de sa carrière.

Une légende raconte qu’il aurait sauvé un enfant retrouvé dans une grotte de neige :
il l’aurait réchauffé, puis porté sur son dos jusqu’à l’hospice.
Cette version héroïque a fait le tour de l’Europe, même si le musée de Berne considère qu’elle a probablement été enjolivée par la littérature de l’époque.

Autre mythe : celui de sa mort.
On dit parfois qu’il aurait été tué par un soldat qu’il tentait de sauver, pris pour un loup dans la confusion.
En réalité, Barry a terminé sa vie à Berne, où il a été honoré et exposé au musée d’histoire naturelle après sa mort, vers 1814.

Depuis, un Saint-Bernard de l’hospice porte toujours le nom de Barry, en hommage à ce chien devenu légendaire.

Le fameux tonnelet de brandy : mythe ou réalité ?

L’image du Saint-Bernard avec son tonnelet remonte au XIXᵉ siècle.
Elle vient notamment d’une peinture d’Edwin Landseer, “Alpine Mastiffs Reanimating a Distressed Traveller”, où l’on voit deux chiens dont l’un porte un petit fût autour du cou.

Cette représentation a tellement marqué les esprits qu’elle a été reprise dans la publicité, les cartes postales, les films… au point de devenir indissociable du Saint-Bernard.

Mais du point de vue historique, rien ne prouve que les moines aient systématiquement utilisé ces tonnelets lors des sauvetages.
Si un ou deux exemples isolés ont pu exister, le “Saint-Bernard au tonnelet” est surtout un produit de l’imaginaire romantique européen du XIXᵉ siècle.

Comment la race a changé au fil du temps...

À partir du XIXᵉ siècle, le Saint-Bernard quitte progressivement le seul cadre de l’hospice pour conquérir le monde.
Des éleveurs britanniques et européens s’y intéressent, croisent parfois ces chiens avec des mastiffs plus lourds pour accentuer la taille et l’apparence massive.

En 1880, le nom “Saint-Bernard” est officiellement adopté comme nom de race par le Kennel Club suisse.

Cette évolution a deux conséquences :

– Le Saint-Bernard devient un chien de famille et d’exposition, apprécié pour sa gentillesse et son gabarit impressionnant.
– Le type originel de chien de montagne, plus léger et plus fonctionnel, devient plus rare.

Aujourd’hui, les chiens qui vivent au col et sont élevés par la Fondation Barry sont encore sélectionnés pour conserver un modèle plus proche du Saint-Bernard de travail : une ossature robuste, mais pas démesurée, et souvent un poil plutôt court.

Le Saint-Bernard et le sauvetage moderne :

Avec l’arrivée des tunnels, des hélicoptères, du GPS et des équipes de secours spécialisées, le rôle opérationnel du Saint-Bernard en montagne a fortement diminué.
Les chiens sont désormais surtout des ambassadeurs, des partenaires de randonnées, et des symboles vivants d’une histoire alpine.

La Fondation Barry, basée en Valais, gère aujourd’hui l’élevage de ces chiens héritiers de l’hospice, perpétue leur lignée et leur image de “chien du col”. On peut les rencontrer en été au Grand-Saint-Bernard, ou lors d’activités organisées en plaine.

Leur mission a changé, mais leur rôle symbolique reste immense.

En résumé,

Le Saint-Bernard n’est pas qu’un gros chien au look de peluche.
C’est le résultat de plusieurs siècles de sélection pragmatique dans un environnement extrême :

– un chien né d’un col dangereux et d’un hospice montagnard,
– un guide avant d’être un sauveteur,
– un nez et un mental taillés pour la neige,

Le tonnelet est une légende.
Les sauvetages ne le sont pas.

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